TAMXARIT : Une tradition à l’épreuve de la modernité


Du prophète Nouh à Mahomet, le jour de la « Tamxarit » a toujours renfermé quelque chose de distinct. Mais l’évolution étant une action propre à l’homme, les us et coutumes qui marquent son existence ne sont jamais figés. Au Sénégal, cette fête musulmane a connu bien des mutations au gré du temps.

Avec des pots de tomate et du fil de fer, le gamin Abdou et sa bande se sont ingénieusement confectionnés des tam-tams. Innocemment, les six bonhommes s’enthousiasment sous les mélodies confuses que distillent leurs instruments au rythme des percussions effrénées dictées par leurs petites dextres. L’euphorie monte d’un cran ; en chœur, ils entonnent les paroles de la traditionnelle chanson « tadjabone ». Juste deux jours, et ce sera la fête de la Tamxarit ! Les garçons perpétueront la classique quête du soir à cette occasion. L’une des rares vieilles traditions à avoir résisté aux caprices du temps.
Comme toujours, chants et danses rythment cette nuit. « Nous entrions dans les maisons des voisins avec nos tam-tams. Sous nos pas endiablés et la bonne ambiance, les locataires nous offraient des biscuits, du sucre, du riz, etc. », raconte Baye Talla Mbaye, né en 1945. Replongé dans ses souvenirs d’enfance, son visage blafard et ferme se décontracte ; un petit sourire se dessine sur le coin de ses lèvres. Le « tadjabone » lui a valu des plaisirs fous. Ce dixième jour de l’an musulman consent des libertés inespérées aux enfants. Au jour-j, les plus improbables déguisements s’apostrophent. Les garçons tronquent leurs chemises et pantalons pour une toilette imitant des chanteuses aux vestimentaires différents ; et vice-versa, les demoiselles arborent des tenues masculines. La soirée est fiévreuse. Tout semble permis : même les larcins. « Nous profitions de cette réjouissance de gala pour soustraire poulet, seau, lit. Le lendemain nous les rendions aux propriétaires et en retour ils nous offraient de l’argent », confie le vieux Mamadou Guèye, entouré de ses petits-fils lui réclamant des tambours.
Bien avant d’ambiancer la soirée, il faut d’abord manger à volonté, sinon « le rassasiement sera seulement pour le printemps suivant ». Hum, le dîner de la « Tamxarit » est si spécial. Les plus expérimentées du foyer dans l’art culinaire s’occupent du symbolique couscous. De quoi faire perdre la la tête aux gourmands. Le choix du mil pour ce jour n’est pas fortuit, selon le sage Baye Talla Mbaye : « Les ancêtres disaient que la « Tamxarit » est un jour béni. Ainsi ils croyaient qu’en préparant le mil, Dieu leur gratifierait chaque année d’une bonne pluviométrie ». Préparé avec soin (éviter l’immixtion de sable) et astuce (chacune avec son secret pour un goût exquis), dès 17 heures, le couscous ou « thiéré » embaume l’espace. « Chaque famille voulait dîner avant les autres. Après le crépuscule, presque tout le monde avait fini de se régaler », explique la sexagénaire Mously Diop. Cette année est la 36ème que la matriarche aux mains teintées de henné prépare la traditionnelle fête de la « Tamxarit » pour sa famille.

Le défunt « keup »
Le temps est l’ami du vent. En commun, ils partagent leurs foucades qui ont la force de révolutionner les événements et même les croyances les plus fortes. Par la volonté de ce grand ouvrier de la nature, ce qui, hier, était chargé d’une bonne dose traditionnelle, connaît une grande transformation aujourd’hui. La fête de la « Tamxarit », dans la jeunesse du septuagénaire Baye Talla Mbaye, était solennellement marquée par le « keup », une pratique culturelle. « Les familles sortaient après le repas avec le bol du dîner. Chaque membre le soulevait vers le ciel en formulant des prières, puis le renversait sept fois sur un tas de sable emménagé pour la circonstance », explique le vieux, replongé dans de lointains souvenirs. « Dieu aime le fidèle qui implore sa miséricorde ». Cette coutume était une occasion pour les croyants imbibés de leurs us d’implorer la miséricorde du Seigneur, surtout de rester du côté de ceux qui doivent continuer leur chemin sur terre, de compter parmi les chanceux qui pourront déguster de nouveau la délicieuse sauce à la tomate avec tous ses ingrédients qui la rendent unique. Car ce jour est fatal pour les âmes, a expliqué l’historien Mamadou Guèye. Pour ce conservateur regrettant la disparition de cette pratique, par cette nuit, l’Éternel dresse la liste des Hommes qui vont trépasser. « Serigne Touba avait prédit à Serigne Mbaye Sarr, un de ses lieutenants, qu’il mourait un jour de la « Tamxarit » », raconte-t-il. Ce dernier creusait sa tombe chaque fois que l’on célébrait la fête et s’y terrer croyant que son heure était venue. S’il respirait encore le lendemain, cet inconditionnel du marabout chantait partout dans son village qu’il demeurerait jusqu’à l’année suivante.
Au temps du « keup », le jour de « tadjabone » détenait un autre secret. Les hommes gardaient une poignée de couscous sur le toit de leurs maisons jusqu’à l’aurore suivante. Selon l’aîné Guèye habitant à la Médina, il fallait mélanger celle-ci avec de l’eau et s’en laver le visage. « Ce panachage avait la vertu d’éloigner celui qui l’appliquait de la cécité », déclare-t-il. Ce patrimoine culturel a disparu au fil des piges sous le diktat de la religion et des temps modernes. « Même les prières organisées le lendemain se font de moins en moins », regrette l’imam Mbodj.

Le Soleil


RD

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