La trajectoire de Cheikh Ibrahima Fall, ce personnage « hors norme » qui influence profondément la voie du Mouridisme


« Quand Mame Cheikh a vu Serigne Touba [surnom de Cheikh Amadou Bamba], il ne tenait plus sur ses jambes et il est tombé par terre. Il a dû se relever, trois fois. La troisième fois, il s’est relevé et s’est approché du marabout en marchant sur ses genoux. Les habitants de la maison ont demandé ce qu’il se passait. Les envoyés ont répondu : “C’est un fou qui nous a accompagnés sur le chemin de notre retour”. C’est pourquoi le Baay Faal s’entend appeler depuis longtemps “le fou”. Et quand il est venu donner la main à Serigne Touba, il s’est prosterné en mettant la main de Serigne Touba sur son front. Les disciples se sont étonnés. Il l’a fait trois fois puis s’est assis devant le marabout. […] Le marabout lui a demandé : “Qu’est-ce-que tu es venu chercher ?” ; “Je veux arriver auprès de Dieu” (Bëgg yegg ca Yalla) ; “Qu’est-ce-que tu as comme bagages pour arriver auprès de Dieu ?”. Cheikh Ibra Fall a frappé sa poitrine et a dit “L’action (Jëf)”. Serigne Touba a répondu : “Ceci ne t’amène pas auprès de Dieu. Celui qui veut arriver auprès de Dieu doit faire les cinq prières quotidiennes, doit jeûner, faire l’aumône légale. Tout ce que Dieu a interdit, il l’abandonne ; tout ce que Dieu prescrit, il le fait”. Mame Cheikh lui répond : “Tout cela, je l’ai laissé à Waxe Njaabi [son village d’origine]. Je cherche ce qui est important, ce qui est meilleur avec toi (Diwut lu ko gën ci yow). […] Je veux ce que personne n’a eu (Kenn lu amul, laa bëgg)” »
Si Cheikh Amadou Bamba accepte l’allégeance de Mame Cheikh, ce dernier subit dès le départ un fort ostracisme de la part des autres élèves. Ils ont en effet du mal à accepter la présence d’un disciple ne respectant pas les préceptes du Coran, ne cherchant pas à s’instruire et limitant ses activités au travail des champs et à l’entretien de la concession (tâche de surcroît féminine) ; certains préfèrent même quitter le daara en protestation. Cependant, progressivement, l’attitude exceptionnelle de Cheikh Ibra Fall envers son maître devient la règle au sein du daara et la norme confrérique de la relation entre marabout et disciple. Selon Serigne Babacar Mbow, un cheikh Baay Faal « Il ne s’agissait plus d’évoquer le Nom de Dieu sans passer à l’acte ni de se tenir debout devant le Maître, ni de garder sa coiffure en sa présence, ni de déranger ses précieux moments de retraite et d’incantation, mais de s’agenouiller humblement devant lui, et d’avoir la patience d’attendre qu’il soit disponible, même plusieurs jours si c’était nécessaire » (Mbow 2000 : 44).
Avec la venue de Cheikh Ibra Fall, Serigne Touba n’est plus un simple maître d’école coranique mais un homme de Dieu devant être reconnu comme tel.
De plus, Cheikh Ibra Fall est loué pour être le disciple le plus « efficace », celui qui a su défendre et prêcher la voie de son maître. D’une part, il est intervenu de nombreuses fois auprès de l’administration française et des hommes politiques sénégalais, pour le retour de Serigne Touba au Sénégal. D’autre part, les Mourides appréhendent sa richesse en tant que signe des bienfaits divins et moyen de protection et d’autonomie communautaire. De plus, ils soulignent immédiatement qu’il redistribuait tous ses biens à Serigne Touba et à ses « frères ». Dans la mémoire collective, Mame Cheikh devient Lamp Faal, la lumière Fall, celui qui a éclairé Serigne Touba parce qu’il l’a reconnu et fait reconnaître . Dans les chants Baay Faal, qui ajoutent à la shahada (premier pilier coranique affirmant l’unicité divine et la mission prophétique de Mahomet) des couplets racontant l’histoire confrérique et les enseignements maraboutiques, on entend souvent :
« Budulwoon Maam Séex Ibrahima Faal, Bamba réer ba n ̃ibbi » : « Sans Mame Cheikh Ibra Fall, Bamba serait mort en rentrant [sous-entendu de l’exil], on l’au- rait oublié » ;« Budulwoon ak yow, Bamba jaar fi n ̃ibbi » : « Sans toi, Bamba serait passé et rentré [chez lui]. »

Les paroles du sikar soulignent la nécessité historique des deux hommes. De même, dans la majorité des représentations picturales les associant, Serigne Touba est dessiné en blanc (Roberts & Nooter Roberts 1998) et Cheikh Ibra Fall en noir. Ils émergent en tant que figures archétypes, contraires et complémentaires, du mouridisme. Selon certains adeptes, mystiquement, ils forment un seul être, ils représentent les deux faces unifiées du mouridisme.
Mame Cheikh incarne le temporel et Serigne Touba le spirituel. Mame Cheikh, en s’acquittant de l’ensemble des tâches de la concession et des champs, permet à Serigne Touba de se consacrer totalement à la méditation et aux prières. De son côté, Serigne Touba le conduit sur le chemin de Dieu. Pour les disciples, la complémentarité est telle qu’elle se mue en unité, en réunion de dispositions contraires et nécessaires l’une à l’autre.
L’influence de Cheikh Ibra Fall est telle que l’on peut parfois se demander en quoi il est le fondateur d’une voie spécifique. Dans son ouvrage Diazboul Mourid (traduit en français et publié vers 1999 au Sénégal), il ne s’inscrit pas du tout en rénovateur de la voie mouride mais en promoteur. S’il se distingue, c’est afin d’œuvrer au mieux pour Serigne Touba et non afin de s’en démarquer. La majorité des observateurs de l’époque s’y sont d’ailleurs fourvoyés en assimilant les pratiques de Mame Cheikh et ses disciples à celles de l’ensemble des Mourides.

Les Baye Fall du Sénégal


RD

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